02 : C’était un jeu de l’enfer

Auparavant

Le pointage étant à égalité à la toute dernière minute du match du championnat, le joueur étoile elfe sylvain, Pierce Rosépine, se dirige vers la ligne des buts. Il n’y a que Jacyntha des Militantes de Mytilan qui peut le stopper et elle le poursuit aussi rapidement que possible, plongeant désespérément pour le plaquer. Il la voit venir et il l’esquive…

Cassandra Thordwall, pirate réputée et fanatique de foot, vend sa part de leur navire à son frère et descend à terre à Guayamartí pour fonder sa propre équipe. Accompagnée par son garde du corps, Umberto, elle rencontre l’ancien et déchu entraîneur-chef Karsgaard Neuvil dans une taverne. Quand Neuvil comprend qu’elle veut qu’il devienne l’entraîneur-chef de sa nouvelle équipe, il explique que la ligue locale l’a expulsé en raison de trucage de matchs et de plus, une équipe coûte son pesant d’or. Elle laisse tomber une bourse d’un bruit sourd sur la table et elle lui répond qu’elle veut une réponse honnête à une question; « Êtes-vous clean ? »

C’était un jeu de l’enfer

Peu importe les sentiments que l’on peut avoir sur l’enfer, les détracteurs de Karsgaard Neuvil dirent que ce fut diabolique, ce qui laissait sous-entendre qu’une puissance infernale l’avait aidé.

Son équipe, les Nordmartels de Fjordmartel était à égalité 1-1 tout près de la fin du dernier match de la saison face aux Royalistes de Karthini. Leur objectif était clair : gagner afin de se qualifier pour les éliminatoires de la Coupe des Mers-gelées et rester au moins une semaine de plus à Risrilda; en cas de défaite ou de nulle, les joueurs retourneraient dès le lendemain à Val-Hallá. Il y avait toutefois un problème, l’armure légère des nordiques avait diminué leur nombre à huit contre dix. Un autre problème était que les elfes noirs avaient pénétré profondément dans la moitié des Nordmartels et que la mêlée avançait tranquillement et inexorablement vers la zone des buts.

Neuvil avait vu ses coéquipiers perdre leur sang-froid et il s’était précipité pour combler une brèche dans la ligne défensive. Puis il avait entendu Iva Thorkellson crier. L’entraîneur-chef maintes fois titré avait agité sa main, signalant que l’équipe avait besoin d’une échappée. Les chances de provoquer un revirement et de prendre possession du ballon n’étaient pas bonnes, mais Neuvil s’était tout de même détourné de la mêlée pour se glisser dans la moitié de terrain des Royalistes. Les elfes noirs n’ont jamais eu besoin de se faire expliquer les dangers d’une longue passe et c’est pourquoi un percuteur royaliste soutenu par un joueur de ligne avaient reculé pour couvrir la recrue nordique. Les elfes pouvaient se permettre cette prudence sans trop pénaliser leur offensive puisqu’ils profitaient d’un avantage numérique de deux joueurs.

Soudainement, Lief Guthrumson avait perdu la boule et frénétiquement sauté dans la mêlée, mettant de la pression sur le porteur de ballon. L’elfe noir n’avait manifestement pas su que Guthrumson n’aurait pu plaquer une merde et s’était délesté du ballon vers une coéquipière plutôt que de tenter d’esquiver le blocage… mais sans remarquer qu’elle était déjà aux prises avec un berserker. Le ballon avait glissé des mains de la joueuse pour rebondir entre les jambes de tous les joueurs dans la mêlée avant d’être éjecté devant le lanceur Snorri Larsson. Larsson avait récupéré l’objet et sprinté sur le côté droit de la mêlée, le regard fixé loin devant… et n’y voyant qu’une recrue surveillée de près par deux adversaires.

Après la partie, Snorri avait dit à Neuvil que la seule raison pour laquelle il avait lancé la longue bombe était qu’il avait vu l’arbitre porter son sifflet à sa bouche. Il savait qu’il y aurait un tout petit peu de temps supplémentaire (il y a toujours du temps supplémentaire au foot, en grande partie parce qu’il y a toujours beaucoup de blessures), alors Snorri avait mis chaque once de sa force renommée dans le ballon, le projetant dans une rotation serrée.

Les couvreurs de Neuvil ne s’étaient probablement pas attendus à un revirement et ils étaient en retard d’une fraction de seconde sur le jeu. C’est ainsi que Neuvil avait sauté avant eux et, bien qu’il était pris en sandwich, il était redescendu avec le ballon. Ce saut hâtif l’avait également fait atterrir une fraction de seconde avant les elfes, lui permettant d’esquiver le joueur de ligne avant qu’il ne puisse réagir. Puis, une soif de sang s’était emparée de lui et, au lieu de contourner le percuteur, il l’avait non seulement plaqué et renversé, mais il lui avait aussi fendu le crâne. Il avait ensuite dû tenir la distance contre le joueur de ligne dans sa ruée vers la zone des buts. Celui-ci avait toutefois empoigné Neuvil par le maillot et traînait sur le gazon derrière lui. Il avait trimé dur, frappant l’elfe noir à la tête tout en courant. Un dernier coup avait brisé la nuque de l’elfe, le laissant libre de sauter pour marquer sur le coup de sifflet final.

Le percuteur elfe noir avait ensuite succombé à son crâne fendu, et c’est ainsi que Karsgaard Neuvil devint le seul joueur non monstrueux de la saison à provoquer deux décès en un seul match. Le fait qu’ils aient tous deux été engendrés sur le même jeu, incluant une brillante réception en double couverture sur le touché gagnant, avait assuré à la recrue nordique la mention de joueur du match ainsi que, suite à la blessure de Karlsefni Sveinson, une promotion immédiate au poste vacant de coureur.

Cette nuit-là, les Nordmartels avaient asséché plus d’un baril de bière en célébration d’après-match et, dépensant son boni de joueur du match, Neuvil avait essayé pour une première fois de la racine-de-rat.

« Êtes-vous clean ? »

Lui demanda Cassandra Thordwall, la supposée pirate, deux décennies plus tard dans la Voile Loffante, une taverne sur le bord de la rive de Guayamartí.

Maudits treize enfers, qu’est-ce que ça veut dire ?

Il ne servait à rien de réfléchir à la question car il le savait au fond de lui. Karsgaard Neuvil était tombé d’une hauteur majestueuse qu’il n’avait jamais imaginé atteindre alors qu’il n’était qu’un sale gamin à Havrenord, et ce ne fut pas pour avoir salement et bruyamment disputé des matchs de foot. Il était tombé bas pour avoir fait une sale et bruyante affaire de lui-même. Alcool et racine-de-rat : le fondement de tout mal.

— Nous sommes à Guayamartí, répondit-il en guise d’explication à la femme assise en face de lui. Il tira sur le col de son chemisier et continua : Je sue comme un cochon dans cette chaleur tropicale. J’ai traversé le Barrio d’un bout à l’autre pour arriver jusqu’ici et, ce faisant, j’ai probablement attrapé un nouveau troupeau de puces. Je fais des messes basses avec des pirates. Évidemment que je ne suis pas clean.

Thordwall était frappante, mais pas de la façon dont les hommes décrivent habituellement les femmes. Elle avait plutôt l’air d’être habituée à frapper les gens. En réponse, elle fronça ses sourcils sombres et ses lèvres dessinèrent une fine ligne sur son visage. Elle parut soudain sur le point de le frapper. — Je ne suis plus une… une navigatrice, dit-elle. À partir d’aujourd’hui, je suis propriétaire d’une équipe de foot, et je m’attends à ce qu’elle participe aux finales sur une base régulière.

Il ne put s’empêcher de sourire. — Mais vous n’avez pas d’équipe. Écoutez, une équipe se construit au fil des ans et ne se bricole pas en un coup de tête. Je vous concède que cette bourse pourrait assurer les services d’hommes au crâne épais désirant porter l’uniforme et baigner dans la gloire du stade à l’ombre des gradins, mais je vous garantis qu’ils ne baigneront plus dans cette gloire en quittant le terrain. Ils auront de la chance s’ils parviennent encore à marcher.

Thordwall sourit. — Qui a dit que je voulais engager des hommes ?

Ce fut au tour de Neuvil de plisser les yeux. Il ne répondit pas immédiatement, pensant plutôt à où ils se situaient dans le monde. — Des geckoïdes ? Les exothermes sont des créatures étranges, en particulier les geckoïdes, et il est de notoriété qu’ils ne jouent bien que pour les leurs. Même moi je ne pourrais les coacher.

Elle secoua la tête. — Non, pas des geckoïdes.

— Les orques vous déchireraient en lambeaux. Aucune des races elfiques ne travaillerait pour vous… Il se pencha en avant. Certains de vos confrères pirates ? Aye, ça pourrait faire.

— J’étais une navigatrice et je vous remercie de vous en souvenir. Et non, mon ancien équipage est toujours à l’emploi de mon frère, un commerçant prospère.

— Hmmm… avez-vous rapporté une cargaison de mes compatriotes, par hasard ? Les hommes du nord font d’excellents joueurs de foot.

Elle soupira. — Non, je n’ai pas jeté l’ancre à Val-Hallá.

— Vous ne pensez tout de même pas aux semi-hommes !

— Non, pas de semi-hommes, dit-elle.

— Bien, car vous n’atteindriez jamais une finale avec eux. À quoi pensez-vous alors ?

— J’ai dit que je ne voulais pas d’hommes. N’avez-vous pas pensé que je voudrais peut-être des femmes ?

— Oh !

Elle arqua un sourcil noir dans sa direction, lui signifiant qu’il devait ajouter quelque chose.

— Pensez-vous à ces femmes guerrières de la jungle de N’Itgat ? Comment s’appellent-elles ?

Thordwall approuva de la tête. — Xonyxas.

— Aye, elles. Eh bien, il est possible que les xonyxas travailleraient pour vous et j’espère que vous en connaissez quelques-unes que vous pouvez solliciter. Pour ma part, je peux vous dire que j’ai déjà affronté de solides équipes de ‘nyxas, mais aussi qu’elles tendent à souffrir lorsqu’elles se heurtent à des armures, en particulier celles des nains.

— C’est là que vous intervenez, déclara Thordwall. Je n’engage pas l’un des meilleurs coachs du business pour rien. Vous les rendrez meilleures et plus résilientes.

— Ah, là vous vous trompez, répliqua Neuvil. Je pourrais les rendre plus résilientes, mais je vous rappelle que je ne suis plus dans le business. Plus maintenant.

— N’avez-vous pas dit que les hiérarques vous avaient acquitté du trucage de matchs ?

— Aye, oui. Mais j’ai aussi dit que d’autres ne l’avaient pas fait… comme, par exemple, les gouverneurs de la ligue.

— J’ai un plan pour ça, dit la frappante femme comme si elle commentait la pluie de mousson venant de s’abattre sur Guayamartí.

Elle fit une pause pendant que le propriétaire de la taverne, Sam Gosling, fermait les volets et allumait des cierges dans l’obscurité subséquente. Les habitants du Barrio inondèrent la taverne afin d’échapper au torrent, mais Umberto les dirigea vers des tables de l’autre côté de la pièce. Si Gosling n’appréciait pas que la moitié de son business soit inoccupé, il garda sa bouche sagement fermée.

Thordwall attendit que son garde du corps lui fasse signe avant de continuer. Elle se pencha vers Neuvil et dit : — Je ne serai pas l’unique propriétaire du club. Un… consortium… d’anciens partenaires est prêt à garantir certaines… concessions commerciales… qui devraient influencer favorablement trois gouverneurs.

— Ça ne suffira pas. Vous en aurez besoin d’un de plus pour surmonter les objections des propriétaires des deux clubs locaux ; ils ont juré que je ne coacherais plus jamais de ce côté-ci de la mer de Sommer.

— J’ai aussi un plan pour les convaincre, déclara Thordwall.

Neuvil remarqua qu’Umberto était devenu plus nerveux, comme s’il s’attendait à quelque chose. Il tourna ses yeux vers la femme. — Et quel est ce plan ?

— Je me suis assurée qu’Eguardo Giamucci saurait que nous discuterions ici cet après-midi.

— Vous avez fait quoi ?

C’est à ce moment que les assassins frappèrent.

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