01 : Écrase le bâtard !

Jacyntha le connaît, Pierce Rosépine, elle savait qu’il se dirigerait vers la ligne de touche.

Écrase-le maintenant !

Elle avait vu le lanceur des Querelleurs s’éclipser et savait que Rosépine serait sa cible. Elle s’était éloignée de ses soeurs dans la mêlée et l’avait fait juste à temps. Le lanceur sylvain avait lancé le ballon entre les bras tendus de Belyna et Karolyse, et devinez qui s’était faufilé autour de la défensive pour arracher la passe des airs et s’élancer le long de la ligne de touche ?

Ouain, ce bâtard de Pierce Rosépine.

Avec le Sanger rugissant dans ses oreilles, les spectateurs sentant l’inévitabilité du touché gagnant juste avant que le match de championnat ne se dirige en prolongation, Jacyntha s’élança en plein vol.

Élargis ton angle !

Rosépine était plus rapide qu’elle, alors elle devait viser le bon angle. Au lieu de le fermer comme elle le ferait normalement, elle s’aligna sur le drapeau de coin. Ses dents brillaient de blanc, plus une grimace qu’un sourire. En revanche, le bâtard de sylvain souriait en la narguant avec le ballon sur un bras tendu vers elle tout en courant le long de la ligne de touche.

Elle puisa plus profondément en elle, pencha son corps plus vers l’avant et pompa de ses jambes tout ce qu’elles avaient à offrir, ce qui était beaucoup. Malgré tout ce qu’elle savait de la vitesse de Rosépine, elle ne pensait pas qu’il connaissait la sienne. Ils volaient sur le terrain dans des trajectoires convergentes, traversant au même instant la ligne médiane. Le sylvain, confiant dans son talent et jouant avec la foule, sortit une rose de nulle part et la brandit en courant.

Sa rage la rendit plus rapide.

Il n’y avait personne dans la zone défensive pour l’aider… les Querelleurs avaient réduit les Militantes de Mytilan à huit joueuses et les coéquipières de Jacyntha étaient toutes dans la mêlée. Mais elle se rendit compte qu’elle n’avait peut-être pas besoin d’aide; brandir la rose avait coûté une enjambée à Rosépine et sa propre colère la nourrissait. En effet, il dut se rendre compte de son erreur car il laissa tomber la rose au sol et accéléra.

Ils étaient toujours à enjambées égales après avoir dépassé la marque de 20 pas. Rosépine ne souriait plus. Lui aussi donnait tout ce qu’il avait.

Quinze pas… dix… cinq.

Ensuite, deux choses se produisirent exactement au même instant. Jacyntha se jeta dans un nuage de plumes d’ara bleues et jaunes qui étaient le symbole de son équipe; Pierce Rosépine dérapa et glissa sur le côté, anticipant le tacle et l’évitant.

La foule retint son souffle et, alors que Jacyntha volait devant le maudit sylvain, un silence régna, l’inspiration avant le rugissement, et seul le battement de son coeur remplit ses oreilles. Rosépine se pencha en arrière alors qu’elle passait, le bout des doigts de sa main droite effleurant le nez du tatouage de ratel sur sa poitrine.

Il n’y eut aucune pensée qui guida sa main, aucune tactique pratiquée à l’entraînement, aucune arme qui étendit sa portée, mais alors qu’elle volait vers la ligne de touche, elle agrippa la ceinture de Rosépine.

La foule rugit !

Le crime ne paie pas; jusqu’à ce qu’il LE FASSE.

C’est un mensonge de déclarer le contraire, même si Cassandra Thordwall pouvait mentir quand c’était nécessaire. Le pillage et la piraterie avaient donné à Thordwall beaucoup de pécule au fil des ans. Et pourtant, non seulement cela avait été un travail dangereux, mais cela l’avait éloigné de sa passion : le foot.

Et ainsi, elle avait donné sa part de leur caravelle à son frère le matin même et était descendue à terre à Guayamartí pour rencontrer Karsgaard Neuvil, l’entraîneur de foot jadis célèbre et maintenant disgracié. Umberto l’accompagnait, étant donné les dangers que présentaient les rues bordées de crasse près des quais, sans parler de ceux présentés par Neuvil lui-même. Elle avait confiance en sa capacité de se défendre – la piraterie vous permettait de perfectionner certaines compétences, après tout – mais se retrouver en infériorité numérique et assailli était toujours une possibilité. Et puis il y avait la question des assassins…

En longeant le canal de Maral à l’ombre des palmiers qui bordaient la rive, elle jeta un coup d’oeil sur le monument culturel le plus important de la région : l’Eztadio de Sanger.

— C’est ça, capitaine ? demanda Umberto, ce qui était curieux parce qu’il était généralement taciturne, mais aussi bien informé.

Elle supposa qu’ils venaient d’arriver à bon port le matin même et qu’il n’avait pas eu le temps de rencontrer ses contacts.

— Est-ce que c’est là où Sclav’le Mendi’le a soulevé la Coupe de sang bleu ?

— C’est exactement là, répondit-elle. Le Cimetière des rêves, certains le nomment, mais moi je l’appelle le Palais de l’impossible. Je préfère penser à toute la gloire défiant la raison dont il a été témoin.

— J’pensais que vous n’aimiez pas les témoins, capitaine.

— Ha ! Tu m’as bien eu. Puis elle ajouta : Une chose : nous ne sommes plus des pirates, compris ? Alors laisse tomber le « capitaine » lorsque tu me parles.

— Alors comment est-ce que j’dois vous appeler, cap… euh…

— Allons-y avec « patronne ». Ça fera l’affaire. Il ne faudrait pas qu’on m’associe à Peggy la Pilleuse, dit-elle en faisant référence à son nom de guerre pirate. Écoute, nous entrons une société respectable… enfin… aussi respectable que cette entreprise le permet. Nous devons préserver les apparences.

— Alors pourquoi est-ce qu’on rencontre Karsgaard Neuvil ?

— Il a changé.

— Z’en êtes sûr ?

Elle laissa son silence répondre à sa place.

— Et si tout ça est si respectable, pourquoi est-ce qu’on le rencontre à la Voile Loffante ?

Elle s’arrêta et fit face à son garde du corps. — Peu de places lui permettent d’entrer. Écoute, je connais le propriétaire de la Voile Loffante et il m’a promis un coin privé en échange d’emmener l’équipe ici après son premier match. C’est un grand fan.

Umberto haussa simplement les épaules, ses yeux scrutant les ruelles étroites donnant sur la rue principale.

Dire à Umberto que Gosling était un grand fan, c’était comme lui dire que les rats aimaient Guayamartí. Ce n’était pas vraiment étonnant. Le foot était énorme dans cette partie du monde. C’était l’une des raisons pour lesquelles Thordwall avait voulu débarquer ici. La plupart des habitants de la ville tueraient (ou mourraient) pour entrer dans le Sanger les jours de grande fête. Ceux-ci avaient également demandé aux hiérarques de la ville, violemment et efficacement, de proclamer un jour de fête tous les quinze jours afin de pouvoir assister à plus de matchs. La perspective de jours de matchs réguliers et l’argent offert en prix avaient amené ici de nombreuses équipes des terres voisines et favorisé la création d’une ligue. C’était maintenant chose courante de voir des nains, des elfes, ou des êtres plus vicieux errer dans les ruelles.

La raison plus importante pour laquelle Thordwall avait voulu débarquer à Guayamartí était que de nombreux propriétaires d’équipes de la ligue étaient des marchands dont le commerce pouvait souffrir de la piraterie.

Comme elle l’avait deviné, la Voile Loffante avait ses volets ouverts vu le temps clément, laissant entrer la lumière de l’après-midi et l’air marin. Même si elle avait voulu un coin privé, Thordwall avait également voulu beaucoup de lumière pour la réunion. Elle ne voulait pas que Neuvil tire un poignard d’un coin sombre qu’Umberto ne pourrait voir. Alors qu’ils entraient, Gosling les salua et les emmena dans le confort de la taverne. — Je suis ravi de vous voir, Mlle Thordwall ! Ou devrais-je dire, manager Thordwall ?

— Mademoiselle fera l’affaire. Emmenez-le-moi quand il arrivera. Et apportez-moi du vin… et pas cette piquette que vous servez après minuit. Un flacon de Pinto Macia fera l’affaire.

Gosling baissa la tête. — Nous le prononçons Pintó Macía, avec l’accent à la fin, Mlle Thordwall, mais quelle que soit la façon dont vous le prononcez, un flacon est en route.

Umberto examina le réduit, vérifia sous le banc, derrière les coussins du banc, et sous la table. Il confirma d’un signe de tête que le cimeterre était en place. Puis il sortit un poignard de sa botte et le rangea derrière le coussin du banc et Cassandra s’assit à côté de lui, appuyant avec son pied un paquet de poudre contre le mur. Son garde du corps se leva, inspecta la serrure de la porte et la bloqua avant de prendre position directement en face de l’ouverture. — Patronne, z’êtes sûr qu’il n’y en aura pas plus de deux ?

Elle acquiesça. — Giamucci n’a pas eu le temps d’en embaucher davantage, dit-elle en faisant référence au propriétaire de l’une des deux grandes équipes locales de foot, les Rats de quai de Guayamartí.

Elle sourit à l’ironie; un rat de quai à son emploi avait confirmé que l’homme avait amené un représentant de la Guilde des assassins chez lui comme elle l’avait espéré.

Ils n’eurent pas à attendre longtemps. Karsgaard Neuvil, n’ayant besoin de personne pour le guider, précédait Gosling. Elle se leva du banc et le regarda. Neuvil était grand, peut-être deux pas de haut et presque autant de large. Il avait une mèche tressée de cheveux roux qui pendait à une épaule et des sourcils touffus de couleur ocre. Quelqu’un lui avait affectueusement cassé le nez à un moment donné, le replaçant de travers sur son visage grossièrement taillé. Ses yeux, cependant, brûlaient, ce que Cassandra pensa être un bon signe. Il marchait en boitant, mais cela ne le ralentissait visiblement pas car il fut sur elle aussi vite qu’une mangouste sur un cobra, prenant sa main avant qu’elle ne puisse réagir. Il la porta à ses lèvres sans qu’elle ne sente réellement le baiser qu’il y planta.

— Maître Neuvil, dit-elle en faisant appel à chaque once de confiance insolente qu’elle avait acquise au cours de sa carrière dans la piraterie. Je suis ravie que vous soyez venu.

Il sourit et répondit : — Je suis honoré de faire votre connaissance.

— Je ne savais pas que vous parliez si bien, dit-elle.

— Je suis sûr qu’il y a beaucoup de choses que vous ne savez pas sur moi, tout comme il y a beaucoup de choses que je ne sais pas sur vous.

Il accepta son geste et s’assit sur la chaise en face d’elle.

—Un gobelet de Pintó Macía ? demanda Thordwall.

Il acquiesça. — C’est comme ça que vous le prononcez ?

Elle lui fit un doux sourire. — C’est ce qu’on m’a dit.

Gosling leur versa le vin dans les gobelets et leur laissa un bol de copeaux de noix de coco.

— Votre homme ? demanda Neuvil en jetant un coup d’oeil à Umberto.

Elle acquiesça de la tête. — Voici Umberto de la Calle et il sera votre Officier des joueurs… si cette discussion se passe bien.

— Réellement ? Et la discussion doit être consacrée au foot, je suppose.

— Y a-t-il autre chose en ce monde ? Et pour quelle autre raison voudrais-je partager un flacon de Pintó Macía avec Karsgaard Neuvil ?

— Il y a quelques personnes qui paieraient beaucoup pour ma compagnie, ces jours-ci.

C’était une déclaration ironique, dénuée d’humour et de fanfaronnade.

— Je pensais que vous aviez été blanchi du trucage de matchs.

— Par les hiérarques, oui, mais pas par tous. Alors, qu’est-ce que vous voulez ?

— Deux choses. Je veux une équipe et je veux une réponse honnête de mon nouvel entraîneur-chef.

Ses sourcils touffus ocres se soulevèrent puis se froncèrent. — Les équipes coûtent cher. Nous ne parlons pas non plus d’argent. Nous parlons d’or.

Umberto jeta à Cassandra la bourse qu’elle avait préparée sur la caravelle. Elle l’attrapa au vol, la soupesa, et la laissa tomber d’un bruit sourd sur la table.

Neuvil la suivit des yeux. — Quelle est votre question ?

Elle se pencha vers lui. — Êtes-vous clean ?

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