04 : Tu ne compteras pas

Auparavant

Des assassins avaient interrompu la rencontre entre Cassandra Thordwall, ex-pirate et future propriétaire d’une équipe de foot, et Karsgaard Neuvil, ex-entraîneur disgracié. Mais les assaillants, envoyés par le propriétaire de l’une des équipes locales, avaient été vaincus et, une fois que Thordwall avait calmé les nerfs de Neuvil, elle lui avait dit que s’il n’acceptait pas le poste d’entraîneur-chef de son équipe, elle offrirait le travail à son ennemi juré, Rennigan Slythe.

Slythe, presque aussi gros qu’un troll, mais plus rapide et rusé, s’était fait un nom dans la Ligue des Mers-gelées en tant que joueur de foot le plus salaud à avoir souillé le sport. Il avait également mis fin à la carrière de joueur de Neuvil…

« Tu ne compteras pas si j’empAle ton bras sur mon pic »

C’était l’approche de Karsgaard Neuvil au foot. Vous pouvez échanger la partie du corps et le principe tient toujours; il est impossible de compter un touché lorsqu’on est empalé sur un pic. Dans ce cas particulier, c’était le bras.

Un receveur des Démons pourpres avait arraché une passe des airs et couru le long de la ligne de touche, escorté par un percuteur. Étant les seuls Nordmartels de Fjordmartel à ne pas être coincés dans la mêlée, Neuvil et le berserker Björe Liefson réagirent, Liefson s’occupant du percuteur pendant que Neuvil s’attaquait au porteur du ballon. Le receveur était un bon esquiveur, mais pas assez bon; le pic sur l’épaulette de Neuvil s’enfonça dans le bras du Démon pourpre. Fidèle à lui-même, le ballon s’éjecta et rebondit vers la zone de but des Nordmartels tandis que Neuvil se laissait tomber de tout son poids sur le receveur blessé.

Le percuteur adverse envoya Liefson choir sur le ballon, le faisant rebondir encore plus profondément dans la moitié des Nordmartels et une nouvelle mêlée se forma autour de l’objet. Alors que Neuvil se ruait à genoux, l’ogre des Démons pourpres, Albañil Kránigrueso, fit irruption dans la mêlée, le renversant à nouveau. Neuvil se retourna et réalisa qu’il était derrière la ligne des Démons, que l’arbitre était introuvable, et qu’il n’y avait personne à proximité pour le soutenir.

C’est alors qu’il vit Rennigan Slythe arriver. Au cours de ses années de foot, Neuvil avait appris à connaître quelques joueurs comme il connaissait alors Slythe. Le percuteur des Démons pourpres faisait partie de ces joueurs qui semblent parfaitement raisonnables et affables en dehors du terrain, mais qui, une fois le coup de sifflet donné, se changent en hommes ayant un unique dessein… soit de blesser. Dès le coup d’envoi, ses yeux allaient d’un stoïque glacial à ceux d’un démon enragé et, une fois le jeu terminé, il redevenait un homme égoïste en quête d’adulation, consumé d’un maniérisme digne d’un gentleman parvenu. En réalité, il n’était pas un gentleman; sa vraie nature était celle qui se manifestait sur le terrain.

Alors que la botte cloutée de Slythe fonçait vers son visage, Neuvil attrapa le pied dans son élan et le tordit, espérant faire tomber la sale brute. Au lieu de cela, il se retrouva avec la botte de Slythe dans les mains. L’homme monstrueux, presque aussi grand que Kránigrueso, reprit son équilibre alors que Neuvil roulait. Mais Neuvil était toujours sur le ventre et Slythe revint vers lui en riant. Rapide pour sa grande taille et tout aussi démesurément rusé, Slythe feint un autre coup de pied que Neuvil dévia, mais la feinte était destinée uniquement à épingler le nordique au sol et le pied écrasa la poitrine de Neuvil. Retenu sous un poids terrible, Neuvil n’arrivait pas se dégager. Il regarda dans les yeux fous de Slythe et, pour la première fois depuis sa saison recrue, il eut peur.

Slythe frappa de sa botte par trois fois, martelant la jambe de Neuvil et lui explosant le genou.

Après le match, l’apothicaire de l’équipe examina solennellement la blessure, ses sourcils touffus froncés et pincés l’un contre l’autre. Ensuite, le soigneur alla glisser un mot au coach Iva Thorkellson, qui parla à Neuvil une fois la réunion d’équipe d’après match terminée.

— Tu as eu une belle carrière, mon gars, déclara Thorkellson. Tu es devenu quelqu’un : le meilleur coureur nordique de cette dernière décennie. Tu as de quoi être fier.

— Je ne suis pas fini, mon jarl, répondit Neuvil. Thorkellson sourit, mais son sourire était froid. Il tapota l’épaule de Neuvil. Je ne suis pas fini, grogna Neuvil.

Thorkellson devint sévère. — Peut-être pas, Karsgaard. Mais tu es fini ici.

— Mon jarl, vous ne pouvez pas me couper de l’alignement ! Pas après tout ce que j’ai donné à l’équipe ! Les Martels n’avaient pas eu de coupe depuis une génération… Je nous ai aidés à en gagner trois dont la Coupe majeure des Deux-Mers ! Nous avons disputé la première saison sans défaite de l’histoire de la Ligue des Mers-gelées, et combien de fois est-ce que je nous ai sauvés de la défaite ? Vous avez plusieurs dettes envers moi !

— Assez ! Tu n’es pas dans ton état normal, alors, pour cette fois, je te pardonne ton insolence. Mais retiens bien ta langue maintenant ou ça ira mal pour toi. Neuvil regarda Thorkellson mais ne dit rien. C’est ta première bonne décision. Laisse-moi t’aider à en prendre une autre. Oui, toi et moi nous avons mené cette équipe au niveau supérieur, mais maintenant que nous y sommes, nous ne pouvons pas nous permettre de traîner de joueurs qui ne sont pas les meilleurs. Tu seras absent un an avec un genou dans cet état. Lorsque tu auras repris ta forme, tu auras perdu un pas en vitesse, peut-être trois. Tu es un coureur. À quoi sert un coureur qui ne peut pas courir ?

— Alors voici ton prochain choix : qu’est-ce que tu vas faire maintenant? Torkellson continua. À mon avis, tu pourrais te soigner et ensuite jouer dans une ligue obscure pour une équipe de milieu de peloton. Ou, tu pourrais me rejoindre derrière le banc comme entraîneur adjoint.

Neuvil secoua la tête, songeant aux paroles du jarl. Finalement, il marmonna : — Pourquoi est-ce que je voudrais entraîner un groupe qui ne s’est même pas vengé de Slythe pour moi ?

— Qu’est-ce que tu dis là ? Thorkellson grogna. Tu le connais; il est difficile à épingler. Tu as toi-même essayé et échoué une douzaine de fois au fil des ans. Ne pense pas que les gars n’ont pas fait l’effort. Écoute, tu n’as pas à décider maintenant. Nous levons l’ancre pour Mannheim ce soir, et nous faisons port demain. Tu pourras alors soit rester à bord et retourner à Val-Hallá, ou débarquer et aider les gars à se préparer à battre les Bagarreurs. Ça dépend de toi. Mais je ne te laisserai pas te plaindre que l’équipe ne te traite pas aux petits oignons. Je te jetterai par-dessus bord.

Neuvil lança un regard noir à Thorkellson alors que l’entraîneur se retournait et s’éloignait. Puis il serra les dents et se leva sur ses béquilles. La douleur qui émanait de son genou était comme une mer orageuse; elle venait par vagues toujours croissantes et menaçait de le noyer.

La racine-de-rat soulagea sa douleur.

« Vous ne m’aviez pas dit qu’vous aviez posté des guetteurs. »

En sortant de la Voile Loffante, Umberto de la Calle jeta un coup d’oeil à Cassandra Thordwall et ajouta : — Patronne, cette information m’aurait été utile avant qu’les assassins arrivent.

Cassandra leva les yeux vers son garde du corps. — Hmmm ?

Umberto expliqua : — Quand vous l’avez fait asseoir et qu’vous lui avez pointé le gars près d’la cantine, et l’autre près du palmier.

— Oh, ça. Écoute, je lui disais ce qu’il avait besoin d’entendre. Si j’avais vraiment posté des guetteurs, je te l’aurais dit. Mais, tu as bien fait de m’en parler.

— Et vous aviez dit qu’il n’y en aurait pas plus de deux.

— Ok, ok, je vois où tu veux en venir. Neuvil a reçu un boni de signature et toi tu n’en as pas eu. Je vais rectifier ça quand nous arriverons à l’auberge. Mais pour l’instant, nous devons rendre visite à Eguardo Giamucci, le propriétaire des Rats de quai. Umberto grogna, mais parut satisfait.

Arriver à pied ne serait pas assez impressionnant, alors son garde du corps héla un mateo, une de ces belles voitures décapotables de Guayamartí. Le chauffeur négocia le chemin à travers le labyrinthe du Barrio, passa sous la Porte de la mer, et s’engagea sur l’Avenida Marman. L’ondée précédente avait rafraîchi l’air et la balade était agréable, surtout lorsqu’ils déambulèrent dans les rues bordées d’arbres du Quartier des marchands. À la longue, les boutiques, cantines et ateliers cédèrent la place à des villas aux hauts murs de pierre et à des portes de fer flanquées par des cabanes de guet en bois. Ils s’arrêtèrent devant l’une d’entre elles et Thordwall demanda à entrer. Le mateo impressionna; plutôt que de les renvoyer, le garde fit appeler l’intendant. Le mateo impressionna aussi l’intendant qui se présenta; il écouta Cassandra si bien qu’il s’indigna lorsqu’elle lui fit sa requête. Lorsqu’elle mentionna que des officiels arriveraient bientôt dans le cadre d’une enquête sur une tentative d’assassinat dans le Barrio, il écouta encore plus attentivement.

— En tant que témoin, je me suis sentie obligée de leur dire qui, selon moi, avait financé l’attentat sur Karsgaard Neuvil. Mais je m’en veux, maintenant. L’histoire qu’on m’a racontée sur ce qu’a fait Don Giamucci ce matin pourrait être simplement ça, une histoire. J’ai donc besoin de parler à votre maître. Il pourrait rectifier certains faits, et en retour, je corrigerais mon témoignage fait aux autorités.

L’intendant les emmena en présence du prospère marchand d’épices, du peu prospère propriétaire d’équipe de foot, et de l’encore moins prospère assassin. Giamucci, flanqué d’une paire d’hommes à la mine morose et à la carrure semblable à celle d’Umberto, était assis derrière une table en chêne au centre d’une luxueuse pièce octogonale. Il était petit, chauve, et en sueur, même si cet état pouvait être dû aux nouvelles que lui avait partagées l’intendant au sujet d’une tentative d’assassinat ratée dans le Barrio. Giamucci ne proposa pas à Thordwall de lui apporter une chaise.

— Je vous connais ?

— Vous me connaissez, dit Thordwall. Je suis Cassandra Thordwall, bien que vous ayez peut-être entendu parler de moi sous mon autre nom. Peggy la Pilleuse.

La mâchoire de Giamucci s’ouvrit. Puis, il rassembla ses esprits et dit : — Peggy la Pilleuse ? Ha ! J’en doute énormément.

Elle lui fit le genre de sourire qu’une nourrice fait à un gamin stupide. — Umberto. Son garde du corps s’avança. Les hommes flanquant le marchand d’épices se crispèrent, mais se détendirent à nouveau lorsqu’Umberto ne sortit rien de plus menaçant qu’un rectangle de tissus doublé. Elle le jeta sur la table et Giamucci le déplia, révélant le sceau de sa maison de commerce brodé sur le pavillon d’un navire. — Je l’ai pris à la Fille Fantôme le mois dernier. Je peux mettre fin au piratage qui vous taxe. Je peux aussi vous aider avec les enquêteurs qui viendront bientôt discuter de votre tentative d’assassinat contre Karsgaard Neuvil. Et toute mon aide ne vous coûtera pas un cuivre. En fait, ça arrêtera même votre hémorragie financière. En prime, ça aidera aussi les Rats de quai.

Il plissa des yeux, même si elle pouvait voir qu’il maîtrisait sa rage : ce qui n’était pas étonnant… elle et son frère visaient les navires de l’homme depuis six mois. — J’écoute.

Et il écouta. Puis il ragea, jura, et jeta même une statue à travers la pièce. Cela lui prit du temps, mais comme Thordwall l’avait soupçonné, il finit par s’attarder aux chiffres.

— Vous avez dit que ça aiderait les Rats de quai. Comment ?

— Mon équipe, même dirigée par Neuvil, ne sera pas très redoutable; il m’a affirmé aujourd’hui qu’il fallait des années pour construire une équipe. Approuvez notre demande de rejoindre la ligue et les Rats de quai obtiendront un match facile face à une équipe de recrues. J’imagine qu’un homme comme vous pourrait même s’assurer que nous soyons les premiers adversaires rencontrés par votre équipe. Pensez-y, vous seriez pratiquement certains de gagner. Un grand pas en direction du championnat. Pensez aussi au spectacle, à la rivalité ! Vous pourrez exiger un coût d’entrée plus élevé pour nos matchs.

Il y pensa, plissa les lèvres et les yeux.

Elle lui jeta un dernier appât. — Et même si ça ne surprenait personne que les Rats de quai l’emportent contre mon équipe, l’étendue de cette victoire pourrait être quelque chose dont nous pourrions discuter.

Giamucci eut l’air vraiment choqué. — Vous ne truqueriez pas un match ?

— Moi ? Bien sûr que non. Mais je pense que je connais quelqu’un qui le ferait.

Il secoua la tête: — C’est trop risqué, surtout si vous engagez Neuvil. La ligue aurait les yeux rivés sur lui, et de très près. Ce sont ces actes de piraterie qui m’intéressent. Si vous pouviez les arrêter…

Le temps que le mateo retourne au Roi Pêcheur, l’auberge où elle tenait ses quartiers, elle se sentit satisfaite. Giamucci lui avait promis de présenter sa pétition pour rejoindre la ligue au Conseil des gouverneurs. Il avait également déclaré qu’ils y discuteraient de l’allégation de match truqué pesant contre Neuvil. Même si le marchand lui avait peut-être menti, son petit doigt lui disait qu’elle aurait le vote de Giamucci lors de la prochaine réunion des gouverneurs, prévue la semaine suivante.

Ses visites à trois autres gouverneurs de la ligue, pour discuter de « concessions commerciales » qu’elle pourrait arranger, se déroulèrent encore mieux que celle avec Giamucci. À la fin de la semaine suivante, elle avait la permission de la ligue pour que les Militantes de Mytilan puissent jouer lorsque la saison débuterait dans un mois. Karsgaard Neuvil obtint également l’autorisation de revenir dans la ligue pour y entraîner les Militantes.

Toutefois, elle n’avait pas encore de Militantes.

Et elle ne pouvait s’empêcher de penser aux derniers mots de Giamucci: — Je voterai peut-être pour vous, mais ne pensez pas une minute que j’en ai fini avec vous.

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